Juififi à Paris (chronique)

Chronique

Mihal-Talia B.

écrite lors d’un premier séjour à Paris, Buttes-Chaumont, été 2004

Hier je parlais avec une vingtaine de Juifs parisiens. Consternant. Certains sont désespérés, effrayés. Ils ont peur de l’antisémitisme. Vendredi, en cherchant la synagogue locale, dont j’avais oublié le numéro de rue, je demande à un passant (un Arabe) où elle se trouve. Il me répond très poliment mais voyez comment: (il pointe au lointain vers un parc)

Lui : vous ne la voyez pas? Elle est là-bas!

Moi: Heu, non, où?

Lui : vous voyez le bunker? C’est là!

Moi: quel bunker?

Lui : le bâtiment sur le coin, à trois rues

Moi: Ha?… bon, merci bien.

Je vais jusqu’au coin, effectivement il y a des grillages aux fenêtres mais, -un bunker???? -vraiment? Je constate qu’il s’agit d’une bâtisse quelconque, dont la porte est grande ouverte, maintenue ouverte contre le mur. Pas un seul flic avec mitraillette, comme on le voit à Bruxelles; pas non plus quelqu’un de la communauté qui assure la sécurité, absolument aucun gardien pour le soit disant bunker, on peut y entrer et sortir librement sans même être remarqué. D’ailleurs, comme je visitais cette merveilleuse petite synagogue tunisienne, un moineau est entré peu après moi, il volait allègrement au-dessus des rangées d’hommes et de femmes priant avec ferveur. Tous des visages de sépharades… Curieux, n’est-ce pas, car pour l’autochtone « de souche », ils passeraient tous pour des Arabes, musulmans comme juifs du quartier. Il suffirait d’échanger les costumes. Tous viennent du Maghreb, justement c’est moi qui passe pour le satellite du coin, avec ma gueule d’ashkénaze. Au sortir de l’office, les fidèles papotent tout en marchant en petits groupes de deux ou trois personnes. Juste quand nous arrivons au milieu de la rue, d’une fenêtre en haut d’une maison, quelqu’un a augmenté le son de sa chaîne hi-fi, transformant la rue en mosquée, par des chants religieux en rapport avec le Coran. Le gars sort sa tête au balcon pour contempler l’effet produit. J’avais bien entendu la musique et n’y prêtais pas attention mais, les autres, les habitués de la synagogue, s’insurgeaient : « Chaque fois c’est pareil! Ils cherchent à nous provoquer! ».

Je constate effectivement que le volume de la musique baisse seulement quand nous sommes au bout de la rue. Bref, tension il y a. Pas de quoi fouetter un chat mais révélateur des petites humeurs, quoi.

Entendu ceci: témoignage sur la misère sociale, des femmes juives très pauvres -genre femme seule avec 5 enfants, ont tenté de recevoir le RMI (une aide sociale minimum), et s’étaient vues refuser leur dossier par un laconique : – « Vous êtes riches, vous autres juifs, allez plutôt voir vos associations caritatives! ». Et le silence communautaire, par honte, par peur, ne les pousse pas à porter plainte. Il y a vraiment des choses pas nettes… Enfin…

2.

Cette après-midi, votre serviteur, l’immigrée nomade que je suis, visite son futur appartement. La gardienne –appelons-la Inès, est Portugaise. Une femme dans la cinquantaine, qui a des cheveux d’or et un visage si rayonnant de soleil et de bonté, qu’il me fait presque oublier la grisaille et la bourrasque qui sévissent dehors. Une fois les clés en ma possession et le bail signé, elle me raccompagne à la porte en bas de l’immeuble. Puis sur le perron, soudainement, elle m’invite à prendre un café chez elle avec ses amis. Par politesse, je décline l’invitation mais elle insiste si gentiment qu’un troisième refus l’insulterait. Ils vivent à trois, son mari et un grand fils, dans un deux pièces de 24m2. Le salon est exigu mais impeccable. Trois couples Portugais-Espagnols et un enfant (des immigrés débarqués il y a une dizaine d’années) s’entassent comme ils peuvent autour d’une table, agrandie pour l’occasion, remplissant tout l’espace. Ils en sont au dessert, au pousse-café, et je comprends que ma visite les a privé un moment de la présence de leur hôte, ce dont ils ne me tiennent pas rigueur. Nous parlons bien sûr du Portugal, que j’aime beaucoup. Rassurés qu’il se soit développé, disent-ils. Ils me parlent de leur enracinement à Paris, de leur déracinement du pays.

Inès, très courageuse, fait des ménages, en sus de son boulot de gardienne. Elle me parle tristement d’une collègue, une femme d’un de ces pays de l’Est, sans « papiers », qu’un « patron français » exploite en la payant 3 euros de l’heure (!!), et -comme si cela ne suffisait pas, elle a été battue par son employeur (de surcroît, pour une vétille). Je fais remarquer à Inès qu’il existe des associations de protection, même pour les « sans-papiers », pour l’aider et porter plainte, retrouver quelque dignité. Mais la femme de l’Est a peur de se faire prendre par la police et ne veut rien savoir. A défaut, Inès l’a sortie de cet enfer en lui trouvant d’autres patrons -d’autres ménages à faire. Mais quelle tristesse et abomination que celui qui exploite la misère des pauvres, s’arrange pour payer des cacahuètes un service dont il dédaigne s’acquitter lui-même, et va crier ensuite haut et fort partout que « les étrangers sont une menace pour le pays et qu’ils volent le boulot des Français » (remplacez la nationalité par n’importe quelle autre). Je n’en peux plus de boire des petits cafés et de refuser tous les mets qu’ils voudraient me faire engloutir. – « Il en reste », dit-elle, « prenez! vous voyez bien que vous ne nous en privez pas, nous avons terminé ». Devrais-je expliquer pourquoi je ne peux pas? Même en prétextant que j’ai déjà mangé, ces gens-là, adorables, s’en tiennent mordicus à un sens aigu de l’hospitalité, et il serait fort inconvenant de ma part de refuser encore et encore. Néanmoins, allez savoir pourquoi, je m’abstiens de leur confier la vraie raison… Pourquoi donc, à votre avis? In extremis, je sauve la politesse en mangeant un carré de dessert qu’il m’est plus ou moins permis de manger.

Et la conversation reprend, à propos de tout et de rien, jusqu’au sujet universel, qui rassemble les êtres humains en semblables, malgré eux, peut être : Dans leur famille, un enfant est très malade, il risque de mourir d’un jour à l’autre. Ils exorcisent leur peur, leur mal, leur incompréhension – pourquoi un enfant? Oui, pourquoi un enfant? Qu’a-t-il fait, lui, de répréhensible pour mériter de disparaître? J’écoute, ne dis rien, qu’y a t-il à dire ou que pourrais-je me permettre de dire? Et dans ma tête, à part moi : pourquoi la guerre et les conflits touchent-ils aussi les enfants? Pourquoi font-ils les frais de nos intolérances? de notre incapacité à faire la paix entre nous? Au moins, ne jamais permettre les débordements de haine. La colère, la réaction épidermique -trop vive pour être écoutée, oui, sans doute, puisqu’elles sont humaines et passagères. Mais les écrits et les actes qui poussent à la haine, qui brisent toute tentative de paix, non, non, non. Mais comment atteindre cet idéal? Comment faire?

Alors je songe à la discussion que j’ai eue la veille autour d’un thé hospitalier avec une juive très humaniste. Appelons la Rivka. Il était déjà minuit, shabbat finit tard en cette saison. Bien que nous ayons bavardé toute la journée, durant le shabbat, nous éprouvions malgré tout le besoin de parler encore de ces conflits communautaires qui font mal. Rivka me confie sa peur, son désespoir, persuadée « qu’ils auront notre peau ». J’écoute, j’essaie de comprendre (de ne pas moi-même en ajouter!), glissant les mots « dialogue », « paix », « compréhension mutuelle », bla bla bla, mes mots de paix faiblissent dans la crainte partagée, contagieuse. Rivka rétorque sans agressivité, avec une sincère émotion : – « Je travaille avec les autres communautés depuis longtemps, mais aujourd’hui je suis fatiguée du dialogue. D’argumenter, de me défendre, de nous défendre, je prie tous les jours que Dieu nous envoie des bonnes personnes pour sauver le peuple juif de la menace qui revient, comme hier. J’ai peur du califat « qu’ils » cherchent à implanter dans le monde, de ce « qu’ils » tentent de changer la France (comprendre: qu’elle devienne musulmane). J’ai peur de ce gouvernement dont certains membres ne cachent plus leur antisémitisme (elle cite une députée chez les Verts). Comme avant. En fait, nos deux communautés sont le bouc émissaire de la société, car ça les arrange bien que nous soyons divisés. « J’ai dû quitter mon emploi », dit-elle, « parce que ceux chez qui je travaillais, aussi des étrangers, ont découvert que je suis juive et sioniste, et cela, même si je suis pour la paix, pour un état palestinien, ils m’ont craché au visage. Il y a quelques temps, j’ai aidé un sans-papiers musulman afin de lui obtenir des droits, un asile. Nous avons réussi, il possède maintenant ses papiers. Plus tard, j’ai appris qu’il fait partie d’une de ces mosquées intégristes qui appellent à la mort des juifs. Je l’ai vu à la télévision dans un documentaire, au milieu d’une bande de fous furieux qui appelaient « à la fin d’Israël », « les Juifs sont des Nazis ». J’ai cessé tout dialogue avec ces gens-là, mon rêve d’humanisme est blessé ».

En bas dans la cour, des petits enfants Noirs jouent au ballon. De quoi ont-ils peur, eux? A quoi pensent-ils? Dans la rue, des Africaines en costume traditionnel marchent discrètement, avec une pudeur telle qu’elle en deviendrait suspecte, on sent une sourde crainte les habiter, eux aussi. Mais laquelle?

juillet 2004

tous droits réservés © Mihal-Talia B. , 2008

chronique suivante : Israël ou le revers de l’étoile


4 réponses à Juififi à Paris (chronique)

  1. Good Luck mihal
    Vive le laicism
    Dinah

  2. Alain dit :

    Il faut tout faire, à chaque fois, pour convaincre les intéressé(e)s de porter plainte.
    Car quand on n’utilise pas les armes légales quand il est temps, on est contraint un jour de prendre les armes tout court…

  3. Arnaud Huber dit :

    Malheureusement édifiant… Merci pour cette chronique distanciée sur un sujet malheureusement délicat…

  4. Gilbert Brun dit :

    La réalité tragique… une écriture juste qui se fait oublier derrière le propos, et quel propos ! Plein de force à toi, Merci. Mais… par où commence le combat, avant de re-devenir Resistance ?

Faire un commentaire

Notifiez-moi des commentaires à venir via email. Vous pouvez aussi vous abonner sans commenter.