Roman (extrait)
à paraître… dès que je me décide pousse à l’envoyer à un éditeur (bientôt)
« Ainsi, mon histoire n’est pas mon histoire, bien qu’avec le temps, cette histoire qui n’est pas mon histoire devienne peu à peu mon histoire. Et un jour, je ne me souviendrai vraiment plus de rien, j’emmêlerai tout. Si ce n’est pas l’arrogance (ou la peur) qui finira par avoir raison de l’histoire de mon âme, ce sera probablement l’âge. Je vieillirai et ne croirai plus qu’en la matière de ce que j’aurai vécu. Je ne serai même plus certaine d’avoir été enfant ni de ce que j’aurai accompli, et je ne pourrai plus considérer sérieusement les questions existentielles et spirituelles qu’au travers de livres arides et spécialisés. Ainsi, mon conteur aura disparu dans le miroir. Je ne verrai plus mon âme, mais rien que mon visage. Et plus mon corps et mon visage se flétriront, plus ils me happeront. Ils seront ces déplaisants voleurs que je regarderai dans mon visage et mon corps fuyant la jeunesse. Je maudirai le passage du temps sur mon corps et mon visage, croyant tenir l’escamoteur, et chaque fois que je penserai le temps coupable pendant que je me regarderai vieillir, mon histoire s’étiolera de mon âme délaissée. Je ne saurai plus qui je suis entre l’histoire obligée, l’apparente carte de visite et mon histoire véritable. Je ne penserai plus qu’avec condescendance tout ce que j’ai su déjà entièrement dans l’enfance ou dans mes moments de vérité. Je ne me laisserai plus penser sans me trouver ridicule, qu’une autre en moi existe, voudra toujours exister jusqu’à la fin. Et j’écouterai davantage les démissions des autres qui cherchent à me dissuader de courir l’univers dans ma tête, ou de partir, parce que c’est dans notre nature de dissuader la saine folie des autres. Et… »

anatomie Roman
Début:
1.
« — Je ne suis plus une femme, je suis un être interrogé comme un animal quelconque, dans l’antichambre de moi-même.
À bien me regarder, mieux que par habitude, l’on verrait naturellement que je ne suis pas une femme, mais une souris.
Dans le fond, je ne fus jamais rien d’autre qu’une souris.
Encore aujourd’hui, je demeure une créature subjuguée, jouet ou sujet d’étude, de regards.
Trop légère pour tenir fermement à la terre, me tourmente une manie ingérable de décoller brutalement du sol. Je m’envole pour un oui ou pour un non — surtout pour un non. Trop peu intelligente pour penser par moi-même, je demeure la proie de personnes qui empruntent l’esprit des aigles.
Ils avaient raison : je n’étais qu’une souris en cage, je le suis toujours. Un mammifère trop insignifiant pour oser marcher à grands pas dans l’immense cour de la communauté humaine. C’est pourquoi j’attends la nuit pour me balader, moment moins risqué, jour où la vie se retrouve plus clémente.
Avant de me hasarder à l’extérieur de ma cache, encore actuellement je dois tout considérer, soupeser avec appréhension. De ma tanière, j’observe l’activité de la rue au travers de rares carreaux. Je regarde vivre de l’intérieur sans moi le monde. Puis je passe mes heures libres à l’imaginer. Faute de le contraindre, de pouvoir l’aborder.
Pour oser sortir de chez moi, je dois auparavant y aller en songe, évoquer le décor. J’éprouve tous mes désirs, les soumettant aux limites de mon imaginaire comme de mon potentiel, sans doute jusqu’à l’excès. La crainte de gâcher ma vie me conduit à en délibérer inlassablement, au risque de croupir. Mes pensées sont ma réalité, mes fantasmes ma justification. Mon lieu n’a pas de temps, seul le dehors appartient à une horloge.
Je suis tenue ou je me tiens en lisière. Tant que je ne quitte pas mon habitacle et mon quartier, me dis-je, tout reste encore possible. Je demeure maître de mon destin parce que je le conçois et l’esquisse mille et une fois avant de l’entamer. Mon existence est simple, voire stagnante. Je languis après une vie plus singulière où je vivrai enfin quelques péripéties salutaires et attachantes. J’essaie de l’estimer, pesant le pour et le contre de la nécessité d’une fêlure dans ma routine. Je m’écris tous les scénarios possibles au cas où cet improbable surviendrait. L’invraisemblable dans mon cas : partir. Dépasser les frontières de mon sous-sol, de ma rue, mon quartier.
Vivre. »
© Mihal-Talia

J’ai eu le privilège de lire le manuscrit de ce texte il y a un petit moment. Je suis un lecteur vorace : depuis cette lecture, j’ai dévoré quantité de livres, certains qui m’ont laissé indifférent, d’autres qui ont bougé, motivé, exalté quelque chose en moi. Mais avec le recul, aucun ne m’a ébranlé, aucun ne m’a accompagné autant que « Désirer partir » : aujourd’hui encore, il me souffle régulièrement des émotions, des images, il est part de mon quotidien. Il y a des livres qui sont grands à la lecture. Une fois achevés cependant, ils ne laissent que des miettes dans la mémoire. D’autres en revanche, qui sont un monde, un élan, une rencontre, s’impriment profondément dans l’imaginaire et le coeur du lecteur. « Désirer Partir » est de cette carrure-là.